OUEST-FRANCE

6 septembre 2019

 

Prix élevés, risques sanitaires, prestations opaques… La thanatopraxie pointée du doigt

 

Opacité des soins, prix élevés, risques sanitaires et écologiques. Un rapport sénatorial souhaite mieux encadrer la thanatopraxie, une technique qui permet de retarder le processus de dégradation du corps d’un défunt par l’injection de produits chimiques. Familles, thanatopracteurs, entreprises du funéraire sont concernés.

« Mettre fin aux imprécisions est un devoir de transparence pour l’information des familles. »Jean-Pierre Sueur, sénateur du Loiret et rapporteur de ce texte visant à mieux encadrer la thanatopraxie, est clair.

Premier parlementaire à rendre un rapport sur le sujet, il espère une plus grande transparence sur la thanatopraxie, cette pratique (facultative) post-mortem qui consiste à enlever tous les liquides et les gaz du corps humain en les remplaçant par des injections de produits chimiques. Cela, dans le but de conserver le corps, et de le rendre présentable aux familles.

Des prestations opaques

En matière de soins funéraires, la sémantique est importante. Difficile, en effet, de faire la différence entre toilette mortuaire (laver le corps, enlever les pansements), soins de présentation (habillage, maquillage de la tête et des mains), et soins de conservation (thanatopraxie).

Ce flou sémantique entraîne une confusion des coûts. « La toilette et la présentation, peuvent coûter dix fois moins cher qu’une thanatopraxie, facturée en moyenne entre 300 et 500 € », explique le sénateur, soit environ 10 % du budget global des obsèques.

Une opacité parfois exploitée par des entreprises de pompes funèbres peu scrupuleuses selon Michel Kawnik, président de l’Association française d’information funéraire (AFIF). « Les entreprises funéraires profitent du manque d’information des familles pour inclure la thanatopraxie sans l’expliquer. Pour nous, c’est un acte d’abus de position de faiblesse des familles. »

Des abus que semble confirmer la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes (DGCCRF) qui relève un taux de 66,9 % d’infractions sur les devis modèles en 2018. Des devis que doivent présenter gratuitement les entreprises funéraires aux familles en fixant un prix, à l’année, pour chaque prestation.

Mais certaines classent la thanatopraxie parmi les prestations obligatoires ou délivrent une facture bien supérieure au devis. « Des erreurs sur les devis ça arrive, ce sont des entreprises commerciales avant tout, concède Cédric Ivanes, président du Syndicat professionnel des thanatopracteurs indépendants et salariés (SPTIS). Pour autant, l’acte de thanatopraxie n’est pas anodin, il dure plus d’une heure et est très difficile à expliquer pour les entreprises funéraires quand ils ont une famille endeuillée en face d’eux. » De plus, une explication détaillée de ce soin pourrait faire fuir certaines familles.

« Pour la famille, il s’agit de voir le défunt sous son plus beau jour, elles nous font confiance et attendent un résultat, conteste Pierre Larribe, conseiller juridique pour la Confédération des professionnels du funéraire et de la marbrerie (CPFM). Aujourd’hui, toutes les informations sont en lignes mais elles ne sont pas consultées. On va toujours nous reprocher d’être opaques mais ce n’est pas le cas. »

En France, les funérailles doivent être organisées dans les 6 jours après la mort. Or, dans les premières 24 heures, les décisions à prendre se multiplient, et les familles sont souvent vulnérables. « On n’est pas obligé d’avoir un défunt sous le bras pour demander un devis aux pompes funèbres. Moi, j’invite les consommateurs à le faire en amont plutôt que d’être devant le fait accompli », argue Pierre Larribe. Une démarche qui éviterait bon nombre d’abus selon lui.

Une formation qui pose problème

Le métier de thanatopracteur s’est développé dans les années 1960. Aujourd’hui, ils sont 1 600 diplômés pour 800 actifs sur tout le territoire, avec une grille tarifaire allant de 1300 à 2000 €. Il existe une dizaine d’écoles en France, quasiment toutes privées. Avant de pouvoir y accéder, Jean-Pierre Sueur préconise d’instaurer un stage de sensibilisation d’au moins 8 jours pour voir comment travaille un thanatopracteur. « Travailler avec des cadavres c’est spécial, il faut être sûr que les personnes qui s’engagent dans cette voie, comme il n’y a pas de prérequis, sachent la réalité du métier. »

Puis, le rapporteur suggère de rattacher le diplôme au ministère de la Santé. À l’heure actuelle, la partie théorique est gérée par ce dernier, mais la pratique est confiée au Conseil national de la thanatopraxie (CNT) ce qui entraîne des dysfonctionnements. « Il y a des dérives, des magouilles, avec des formateurs qui évaluent leur propre stagiaire. On est parfois dans le conflit d’intérêts », déplore Cédric Ivanes.

Pire encore, « des stagiaires sont reçus sans avoir fait l’examen. Or, il faut normalement faire 100 soins de thanatopraxie avec son formateur avant de pouvoir le passer », dénonce le SPTIS. Pour Jean-Pierre Sueur, « il faut impérativement stopper cette connivence entre la personne formée (théorique), la structure professionnelle (pratique), et le jury ». Le sénateur demande aussi de relever le numerus clausus de 10 à 15 % pour éviter tout manquement sur le territoire.

Des risques sanitaires et environnementaux

Contrairement à nos voisins européens, la thanatopraxie est courante en France. En 2018, 39 % des défunts ont été traités. Mais l’utilisation de formaldéhyde, principalement du formol, pour les soins de thanatopraxie, suscite des inquiétudes.

En premier lieu, la manipulation de ces produits (cancérigènes) est risquée pour les thanatopracteurs qui se doivent d’être vaccinés contre l’hépatite B pour exercer. « Malheureusement, pour les non-salariés, il n’y a pas de suivi aujourd’hui », atteste Jean-Pierre Sueur. Quand on sait qu’environ 60 % des embaumeurs sont des indépendants, cela interroge.

Surtout, le formol est désastreux pour l’environnement. De nombreux pays européens l’interdisent, mais pas la France. « Soit cela pollue les nappes phréatiques en cas d’inhumation, soit cela forme des dioxines dans l’air en cas de crémation », explique Michel Kawnik. « Tous les pays d’Europe interdisent les crémations s’il y a eu injection au formol, sauf la France et l’Angleterre », affirme-t-il. « Faire tous ces soins pour ensuite brûler le corps où le mettre dans la terre, on peut se demander si ça en vaut la peine », avoue Jean-Pierre Sueur. Conserver un corps sans thanatopraxie, jusqu’à la mise en bière, est possible notamment avec un lit réfrigérant. Mais ce serait moins efficace.

Trouver des alternatives devient donc urgent, Cédric Ivanes en convient : « Il faut qu’il y ait une alternative et que le produit qui sorte du marché soit aussi efficace qu’actuellement car si on vend un soin de conservation, il faut que ce soit vraiment le cas. »

Prochainement, l’Union européenne pourrait décider de proscrire le toute utilisation du formol.

Fabien ALBERT.   Ouest-France

 

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Association Française d'Information Funéraire