GRANDS TEXTES

 

Nous laissons ici la place à des extraits signés d'auteurs fameux ayant évoqué les cimetières.

.... Ils allèrent consulter le portier du cimetière. Les morts ont un concierge, et il y a des heures auxquelles les morts ne sont pas visibles.
Il faudrait remuer tous les règlements de haute et basse police pour obtenir le droit de venir pleurer à la nuit, dans le silence et la solitude, sur la tombe où gît un être aimé.
(Honoré de Balzac, Ferragus).
Honoré de Balzac (1799 - 1850) repose au Père-Lachaise.

 

Je me suis aperçu que, la nuit, on ferme les cimetières comme des magasins soumis à des heures ouvrables. Quelle cruauté d'être confrontés à une porte close en fin d'après-midi, au moment d'aller se recueillir sur une tombe. On devrait éclairer les tombes avec de petites lampes rouges, et ces cœurs palpitants et tout chauds laisseraient aux morts une chance de succès auprès de leurs visiteurs.
(Gilles BARBEDETTE, Mémoires d'un jeune homme devenu vieux).
Gilles Barbedette (1956 - 1992) repose au Père-Lachaise.

 

C'était plein de soldats, de marins. Alors on m'a placé à la tête d'une escouade, et nous nous sommes mis à fouiller le cimetière, tombeau par tombeau. De temps en temps, les soldats , voyant remuer les feuilles tiraient un coup de fusil, au fond d'une allée, sur un buste, dans un grillage. Par-ci, par-là, on découvrait quelque malheureux caché dans un coin de chapelle. Son affaire n'était pas longue...
(Alphonse DAUDET, La Bataille du Père-Lachaise dans Contes du lundi).
Alphonse Daudet (1840 - 1897) repose au Père-Lachaise.

 

Donald revoit à nouveau le vase canope du crématorium du Père-Lachaise.
Le corps était resté deux jours en transit dans le dépositoire, on ne dit plus morgue aujourd'hui. Pour ne pas confondre avec le dédain de certaines blouses blanches.
Par bribes, pour rendre l'atroce attente plus fluide, un jeune nécrosophe lui explique l'état socio-professionnel d'une branche sinistrée.
Le secteur des pompes funèbres, lui aussi, connaît la crise. Les cimetières sont engorgés, les concessions à perpétuité abandonnées à regret, alors forcément les places se libèrent au goutte-à-goutte (il voulait sans doute dire au compte-gouttes), question de cadastre. Plus difficile d'expulser un feu qu'un vif. La filière obituaire est entrée dans la sphère concurrentielle. Bon an, mal an, le marché de la mort se soumet aux aléas de la vie. Sur cinq cents personnes inhumées en France, une au moins était jadis enterrée vivante. Chiffres béton.
L'absolu reptilien n'est pas encore de ce monde.
Au moins Malika ne court-elle plus ce risque.
Luisent les plaques guillochées des notaires le long des murs d'enceinte. Les poissons ventouses restent aux aguets. Au columbarium, pendant les travaux, les affaires continuent.
C'est beau la vie. Mourez, nous ferons le reste !
Devant cet embouteillage de momies, la crémation fait fureur. Evidemment, c'est plus propre. Mais le chagrin, doit-il être aussi net? Faut pas bousiller l'idée du deuil.
Il y en a qui sont mordicus contre la cuisson. D'autres s'en foutent. Avec l'emploi de l'urne, il est sûr que l'on abandonne une certaine idée de fraîcheur.
D'aucuns vous diront que la tombe c'est mieux pour la conversation. Pour la conservation aussi, d'ailleurs. Le papotage s'y poursuit, aussi détendu qu'un tournoi-exhibition de pelote basque. Quand le squelette reste entier, on a l'impression d'avoir encore un interlocuteur. On peut tendre les bras. S'asseoir à côté. Tripoter le terreau. Retrouver une molaire, un cheveu. Tandis qu'une boîte de semoule, c'est comme un e-mail, ça manque de personnalité. Pas de service après-ventre.
Patrice DELBOURG, Lanterne rouge  (cherche-midi éditeur, 2003)

 

Et puis, j'aime aussi les cimetières, parce que ce sont des villes monstrueuses, prodigieusement habitées. Songez donc à ce qu'il y a de morts dans ce petit espace, à toutes les générations de Parisiens qui sont logés là , pour toujours, troglodytes définitifs enfermés dans leurs petits caveaux, dans leurs petits trous couverts d'une pierre ou marqués d'une croix, tandis que les vivants occupent tant de place et font tant de bruit, ces imbéciles.
Puis encore, dans les cimetières, il y a des monuments presque aussi intéressants que dans les musées.
(Guy de MAUPASSANT, Les Tombales dans La Maison Tellier).
Guy de Maupassant (1850 - 1893) repose au cimetière Montparnasse.

 

À force de raser les murs du cimetière, j'avais fini par prendre leur couleur. Mon père, René Marlaud (1902-1953) était enterré de l'autre côté de la rue. Quatrième Division Ouest.
Allée Raffet. J'apercevais sa tombe de ma fenêtre. Elle était minuscule, écrasée entre deux chapelles baroques. Ma mère, Anne Marlaud, née Jacob (1920-1943) a été gazée à
Auschwitz. J'avais à peine un an quand elle a disparu en fumée. La rue Froidevaux était laide comme une salle d'attente de deuxième classe perdue dans quelque banlieue où les
trains sont si rares que l'on vient là pour dormir, juste pour dormir, au milieu des papiers gras et des restes de sandwichs au jambon, et des cannettes de bière si misérables, si
solitaires, dans l'urine, les confetti, les scintillants et le vomi, et la tristesse des chiens qui guettent la mort sur les murs salis par tant de doigts crasseux. Dans cette rue, on avait
toujours la sensation d'un froid glacial , même au mois d'août. Les passants avaient des allures de chrysanthèmes tardifs, et novembre s'éternisait. Le lierre s'agrippait désespérément
aux murs du cimetière, mais au fond, on sentait bien qu'il n'y croyait pas, et qu'il avait été placé là par les soins d'un décorateur neurasthénique. En été, les tombes reverdissaient, et
le mur avançait, imperceptiblement.
Jean-Pierre MARTINET (1944-1993), La Grande Vie  (L'Arbre vengeur, 2006)

 

    Lundi dernier, avant de quitter Pau, je voulus faire à mon pauvre Guillemin, une dernière visite. C'était une de ces dernières journées d'automne qui inquiètent et charment à la fois, qui sont comme la tristesse après l'amour, quand une femme de trente ans vous embrasse avec désespoir, pour retenir plus longtemps ces voluptés qui l'abandonnent. Et l'on eût dit que l'atmosphère en était double et que l'haleine froide de la montagne s'y mariait par zones inégales à la confite tiédeur de l'arrière-saison.
    Cependant le cimetière avait perdu ces boues et la figure sinistre qu'il avait, deux jours avant sous la pluie; alors que de tout le cortège, les cheveux d'or de Madame Jean Guillemin étaient le seul éclat, rehaussé par un noble deuil. Aujourd'hui, il exhalait discrètement vers le ciel une odeur de couronnes fanées, le pépiement de quelques vieilles femmes parmi les tombes, et le frisson des feuilles que le vent chassait dans les allées, ainsi qu'Hermès au sceptre d'or chasse vers le silence de l'Hadès l'élastique troupeau des mânes.
    Mais le tombeau d'un gothique sulpicien, où repose mon ami, était silencieux, humide, riche de fleurs trop mûres, dont l'agonie imprégnait l'air comme une prière, en vérité? Et pas très loin, un bourgeois injuriait des ouvriers en retard.
Paul-Jean TOULET, Lettres à soi-même (2 novembre 1903),
Oeuvres complètes  (Robert Laffont, Bouquins, 1986).

 

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