REPOS ET OUBLI

 

     Dans son roman l'humeur vagabonde, le merveilleux Antoine Blondin évoque le Père-Lachaise (où il repose désormais dans une tombe quasiment introuvable de la 74 ème division) quand vient s'y perdre son héros, incapable de dénicher, dans cette forêt de monuments, la sépulture de famille qui l'intéresse. Découragé, il sollicite l'aide des gardiens qui lui fournissent la localisation précise avec numéro de secteur, de division, de travée, etc., et lâche cette remarque sublime: "Et dire que l'âme est encore ailleurs...".
      Les cimetières sont ainsi des labyrinthes prêts à dévorer le temps de ceux qui s'y aventurent dans un but précis. Certes, on ne vantera jamais assez le plaisir suscité par une déambulation au hasard dans les allées d'un enclos romantique où chaque détour est l'occasion d'une découverte. En oubliant sa montre et les contraintes du monde extérieur, on peut s'offrir à peu de frais un authentique rêve éveillé où les épitaphes romantiques à demi-lisibles sur les pierres moussues stimulent l'imaginaire. Et quel plaisir que
d'accéder après une patiente recherche à la tombe désirée après avoir quadrillé les parages avec minutie, sans négliger la moindre pierre ou inscription !
     Il est bon toutefois qu'une aide efficace soit à la disposition du visiteur pressé. Les guides de voyage proposent désormais quasiment tous un plan du Père-Lachaise, ce qui n'était pas forcément le cas il y a plusieurs années lorsque la nécropole était beaucoup moins visitée qu'aujourd'hui. On peut, par ailleurs, acheter aux abords du cimetière des plans très complets, tel celui de la société Typografica, régulièrement mis à jour et qui présente un aperçu historique en cinq langues. De même, la Direction des Parcs, Jardins et Espaces verts de la Mairie de Paris a-t-elle édité dans les années 90, différents livrets (gratuits) à l'attention du public permettant, par exemple, d'aller saluer les célébrités inhumées au cimetière de Montmartre ou d'effectuer un pèlerinage sur les tombes des maréchaux, des peintres ou des musiciens enterrés au Père-Lachaise. Ces initiatives prouvent que les cimetières sont partie intégrante du patrimoine et doivent être mis en valeur sur le plans culturels et touristique.
     La province n'est pas en reste où plusieurs municipalités ont édité des brochures d'information sur leurs trésors nécropolitains. Un parfait exemple fut donné en 1989 par la Ville de Montpellier qui édita un Guide historique du cimetière Saint-Lazare dans lequel Georges Frêche, député-maire, rappelait qu'il est "de la mémoire des peuples de chanter, vénérer, et perpétuer le respect des anciens. La séculaire tradition du rassemblement des sépultures en cimetières donne ainsi aux hommes la conscience de la pérennité du souvenir de leurs ancêtres." D'autres villes ont suivi cette voie qui permet à la population locale de se réapproprier des sites que l'ignorance avait mis a l'écart, et au visiteur occasionnel de comprendre l'âme d'une cité.
     A l'échelles des petites villes, voire des villages, le problème est différent. Dans bien des cas, ce ne sont qu'un ou deux monuments parmi plusieurs centaines voire milliers qui y présentent un intérêt historique ou architectural. De plus, ces cimetières n'ont pas forcément de gardien susceptible de renseigner l'amateur d'histoire. Une signalétique, sous forme de panneaux placés à l'entrée ou éventuellement dans l'enceinte du cimetière, se révèle donc fort judicieuse. Les cas que nous avons rencontrés sont encore bien minoritaires mais doivent être salués et soulignés afin d'inciter d'autres communes à mettre en valeur leur patrimoine.
Quelques exemples :
     - Beaucoup de cimetières de campagne, quand ils ne se trouvent pas autour de l'église, sont d'un accès difficile; à Houlbec-Cocherel, un des plus beaux villages de 1'Eure, un panneau indique la route à suivre depuis le bourg et mentionne en plus la tombe de l'homme politique Aristide Briand (+1932), prix Nobel de la Paix.
     - A Cézy, dans l'Yonne (89), la direction du cimetière est clairement fléchée, ce qui n'est pas toujours le cas dans certaines grandes villes et la municipalité a restauré en 2000 la pierre tombale du poète Félix Arvers (+1850) à l'occasion du 150 ème anniversaire de sa mort.
     - A l'entrée du cimetière de Chailly-en-Bière (77), village des peintres, un superbe plan rappelle le souvenir des artistes qui y reposent dont Jean-François Millet (+1875) et Théodore Rousseau (+1867).
     - Au nouveau cimetière d'Oloron Sainte-Marie (64), un simple plan du périmètre du cimetière enrichi d'un point brillant permet d'accéder immédiatement à la tombe du Poète Jules Supervielle (+1960), inhumé au fond de l'enclos sous cette magnifique épitaphe : "Ce doit être ici le relais/ Où l'âme change de chevaux". A Ciboure (64), on admire à l'entrée du cimetière une belle plaque présentant le visage de l'écrivain Pierre Benoît (+1962) ainsi que l'emplacement exact de sa sépulture à mi-pente d'un cimetière escarpé qu'il serait épuisant d'arpenter tombe par tombe.
     - Au cimetière d'Arbois (39), on a fléché, dans les allées, la route à suivre jusqu'aux tombes des parents de Pasteur, de son petit-fils, le grand médecin Louis Pasteur Vallery-Radot (+1970) et du général Pichegru (+1804). Même chose à Villequier (76) pour les sépultures de la femme et des filles de Victor Hugo.
     Ces exemples prouvent qu'il est possible de renseigner le curieux et d'apporter une plus-value patrimoniale à des cimetières sans nuire à leur caractère de recueillement. Trop de municipalités ont encore tendance à négliger les sépultures de ceux qui ont fait leur histoire locale et parfois connu un rayonnement national ou international. Certes, les cimetières sont souvent dits "lieux de "; mais le repos n'est pas l'oubli.

 

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